Vidisha, florissante cité de l’Inde antique, est célèbre – d’abord parce que l’empereur Ashoka en fut le gouverneur, ensuite parce qu’elle est mentionnée dans les manuscrits palis [textes fondateurs bouddhistes], ainsi que dans le Meghaduta, le célèbre Nuage messager écrit par le grand poète sanskrit Kalidasa. En revanche, le fait que, dans le district où elle se situe et qui porte le même nom, plus de 200 familles dalit [intouchables] soient contraintes de collecter manuellement les excréments (manual scavenging) n’est que rarement mentionné.

“Chaque matin, je passe chez huit à dix familles pour nettoyer leurs toilettes, récolter leurs déchets et aller les jeter à plus de un kilomètre et demi du village. Lorsqu’il pleut, les ordures coulent à travers le panier et dégoulinent sur mes cheveux”, témoigne Guddi Bai, 38 ans, du tehsil [canton] de Nateran. Les ordures dont parle cette jeune femme sont des excréments humains, désignés par l’euphémisme “déchets de la nuit”. Guddi Bai est dalit et appartient à la sous-caste valmiki, dont la profession traditionnelle, selon le système des castes, consiste à collecter les ordures à la main. Comble de l’ironie, elle dispose chez elle de toilettes à eau.

Si cette pratique majoritairement féminine a été interdite en 1993 par une loi ­intitulée The Employment of Manual Scavengers and Construction of Dry Latrines (Prohibition) Act [loi portant sur l’interdiction du nettoyage à la main et sur la construction de latrines sèches], elle perdure dans plusieurs régions d’Inde. Après avoir été repoussée trois fois, la date butoir de suppression totale de la collecte ma­nuelle des excréments humains a été fixée à la fin de l’année 2012.

En 2006, le gouvernement du Madhya Pradesh – ainsi que ceux de plusieurs autres Etats – a déclaré sous serment à la Cour suprême que la pratique n’avait plus cours dans l’Etat. Mais 17 organisations réparties dans tout le pays ont à leur tour déclaré sous serment que la proclamation des autorités était fausse, diffusant des photographies et des vidéos de personnes en train de collecter des fèces humaines à mains nues. Selon les chiffres du gouvernement du Madhya Pradesh, sur un total de 81 307 travailleurs, 77 512 ont été pris en charge et redirigés vers d’autres professions dans le cadre du Plan de réhabilitation les concernant et seuls 3 795 d’entre eux exercent encore cette profession. Pourtant, selon des sources non officielles, ils seraient encore entre 8 000 et 10 000. Mais le plan de réhabilitation se concentrait uniquement sur l’aspect économique et ignorait les questions sociales. Dès lors, plusieurs personnes “réhabilitées” ont fini par reprendre leur ancienne fonction.

La collecte manuelle des excréments dérive également d’une tradition clientéliste d’allégeance envers les plus hauts placés dans l’échelle des castes, fermement enracinée dans l’esprit des personnes qui exécutent ces tâches dégradantes. Les familles de Nateran reconnaissent qu’elles n’ont pas besoin de ce travail pour vivre et qu’elles arrivent à joindre les deux bouts avec d’autres activités, comme les emplois agricoles. “Tout ce que ce travail quotidien me rapporte, ce sont 20 à 50 kilos de céréales par an et quelques vieux vêtements de temps en temps”, rapporte Basanti Bai, 40 ans, qui accomplit cette tâche depuis que sa belle-sœur la lui a confiée, après son mariage.

Alors, pourquoi n’arrête-t-elle pas ? “Si nous arrêtons, les femmes de la caste supérieure nous ridiculisent. Elles nous disent : ‘Mais tu te prends pour une femme brahmane maintenant !’ Du reste, nous avons toujours accompli cette tâche”, explique-t-elle. “Bizarrement, ce système de clientélisme apporte une sécurité de l’emploi et, étant donné la nature de leur tâche, les collecteurs d’excréments sont certains de ne pas avoir de concurrents. Pour mettre fin à cette pratique, le gouvernement devra donc élaborer des mesures de réhabilitation sociales, politiques et économiques”, résume Nandu Ram, professeur et directeur de la chaire Ambedkar au Centre d’études des systèmes sociaux de l’université Jawaharlal Nehru, à New Delhi. D’autant que les hautes castes ne sont pas les seules à mépriser les ramasseurs. Même au sein de la caste des intouchables, les autres sous-castes discriminent les valmiki au motif qu’ils appartiennent à la plus basse des sous-castes…

Mahim Pratap Singh